Paris - Singapour
Thursday, January 10, 2019

Recommandation : the Singapore Story

Recommandation : the Singapore Story - Renee Kaddouch

Ce livre foisonnant, écrit par le père fondateur du Singapour moderne et paru en 1998 et 2000 en deux volumes, retrace les mémoires de celui que Barack Obama a qualifié de « vrai géant de l’Histoire » au moment de son décès en mars 2015.

Le premier tome (The Singapore Story) décrit d’abord la jeunesse de Lew Kuan Yew, son éducation anglophone (et sa mauvaise maitrise du mandarin, qu’il gardera toute sa vie), l’histoire de sa famille et la violence de son père. De nombreuses pages sont consacrées à la terrible occupation japonaise de la ville, à la suite de la défaite de l’armée anglaise que Churchill décrivait comme la « pire des catastrophes » et « la plus grande capitulation » de l’histoire militaire britannique, de 1942 à 1945.

Après la guerre, Lee Kuan Yew part étudier au Royaume Uni, d’abord à la London School of Economics puis à Cambridge, où il étudia le droit. De retour dans la Cité du Lion (et marié en secret à Choo, sa fiancée, qui l’avait rejoint pour étudier également le droit), éveillé aux bienfaits du welfare state et devenu fervent anti-colonialiste, il s’immerge dans la vie politique dès 1951. Il milite d’abord au sein du parti progressiste (pro britannique) puis crée en 1954 le PAP (People’s Action Party), parti socialiste, avec l’appui des syndicats pro communistes.

Il devient premier ministre de Singapour dès 1959, avant l’indépendance, le Royaume Uni ayant doté Singapour d’une constitution propre et le restera jusqu’en 1990, date de son retrait. Il s’éloigne des communistes dans le cadre de sa volonté de rapprochement avec le Malaya (ancienne Malaisie) qu’il jugeait indispensable au développement de Singapour. Le parti communiste y était interdit et Tunku Abdul Rahman, père de l’indépendance malaisienne et d’origine malaise, se méfiait de la majorité chinoise de Singapour, qu’il voyait plus loyale à la Chine communiste qu’à son Etat de naissance.

Singapour finit par intégrer la Fédération de Malaisie en 1963 (avec Bornéo, Sabah et Sarawak), qui était devenue indépendante en 1957. Néanmoins, les tensions avec Kuala Lumpur ne sont pas aplanies pour autant. En effet, Lee Kuan Yew souhaitait une Malaisie malaisienne où tous les citoyens seraient égaux alors que le Tunku souhaitait un Etat à domination malaise. L’intégration de Singapour, peuplé très majoritairement de chinois, à la Fédération portait la population chinoise à 40 pour cent de la population globale et ne permettait plus dès lors d’assurer la prédominance des Malais.

A la suite des émeutes raciales à Singapour, entre Chinois et Malais, l’Etat de Malaisie modifie sa constitution et rend à la Cité du Lion sa liberté, le chassant de fait de la Fédération. Nous sommes le 9 août 1965 et c’est un Lee Kuan Yew en pleurs qui annonce à son peuple qu’il va devoir s’en sortir seul, dans un territoire minuscule et sans aucune ressource naturelle.

Le second tome (From third world to first) explique comment Singapour, à partir de rien, est devenue une des économies les plus riches du monde en moins de 50 ans (le livre s’arrête en 2000). Il débute sur la mise en place d’une armée à même de défendre le pays contre des voisins hostiles comme la Malaisie et l’Indonésie, l’archipel étant à l’époque hostile à la création de la Malaisie, y compris Singapour (konfrontasi). Dans le plus grand secret, afin de ne pas heurter ses voisins et sa minorité musulmane avec ce sujet toujours délicat, Lee Kuan Yew fait appel à Israël qui envoya des conseillers afin de mettre en place une armée de défense sur le modèle de Tsahal. La Cité Etat est par ailleurs demeurée une importante base britannique jusqu’en 1971, ce qui lui permettait également d’assurer sa sécurité.

Le livre revient également sur de nombreux éléments qui ont fait de Singapour la ville mondiale qu’elle est aujourd’hui : son ouverture sur le monde, seule à même de lui assurer des débouchés commerciaux, compte tenu de l’étroitesse du marché local, son attractivité pour les capitaux étrangers découlant du souhait de Lee Kuan Yew de permettre à des entreprises américaines et européennes d’y fabriquer leurs produits, l’importance attachée à la propreté et à l’environnement, la place accordée à l’éducation, la mixité ethnique et sociale (dont découlent les quotas ethniques dans les HDB – HLM locaux – et leur présence dans toute la ville, et non à sa périphérie) …

La seconde partie de l’ouvrage décrit les relations de Singapour avec différents Etats de la région et du monde. C’est l’Histoire vue à travers ses yeux qui défile sous les nôtres : la guerre du Vietnam, le Watergate, l’élection et la présidence Reagan (que Lee Kuan Yew appréciait pour sa vision et son franc parler), le génocide cambodgien et l’invasion vietnamienne consécutive, appuyée par l’URSS, le lent déclin du Royaume Uni et son renouveau sous Margaret Thatcher (à laquelle il rend un hommage appuyé pour sa détermination, sa combativité et son courage, pendant que d’autres leaders européens misogynes la qualifiaient de « mégère » …), les relations avec le monde émergent (incluant la pacification des rapports avec le voisin indonésien, notamment sous Suharto), le lent éveil de la Chine à partir de l’arrivée au pouvoir de Deng Xiao Ping et sa visite historique à Singapour en 1978, le massacre de Tien An Men, la guerre froide et la victoire finale du monde libre, la crise financière asiatique de 1997 …

En tant que femme, je suis particulièrement frappée (outre mon intérêt pour l’histoire du pays où j’ai choisi de vivre et d’exercer mon métier d’avocat) par le féminisme, très en avance pour l’époque, de Lee Kuan Yew. Il a épousé une femme au moins aussi brillante intellectuellement que lui, qui existait par elle même (Kwa Geok Choo était avocat et co-fondatrice d’un des cabinets les plus en vue de Singapour, Lee and Lee) et non dans l’ombre de son illustre époux.

Il considérait qu’il ne pouvait en être autrement, qu’il ne pouvait pas construire sa vie avec une femme qu’il ne considérait pas comme son égale. Il a encouragé ses fils à faire de même. Il avait d’ailleurs provoqué un mini scandale dans la société singapourienne en encourageant les hommes à épouser des femmes de leur niveau intellectuel, ayant constaté, à son grand regret, que les femmes brillantes restaient souvent seules, leurs homologues masculins leur préférant des femmes moins éduquées, moins vives et alertes et aussi moins susceptibles de leur faire de l’ombre …

 

Pour lire le livre en version originale : https://www.amazon.com/Singapore-Story-Memoirs-Lee-Kuan/dp/0130208035et https://www.amazon.com/Third-World-First-Singapore-1965-2000/dp/0060197765/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1547024648&sr=1-1

Pour lire le livre en français : https://www.amazon.fr/M%C3%A9moires-Lee-Kuan-Yew-vol/dp/2878681533/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1547024739&sr=1-1&keywords=lee+kuan+yew

La déclaration d’indépendance de Singapour le 9 aout 1965 et les larmes de Lee Kuan Yew https://www.youtube.com/watch?v=Jj6iKXMIiOg

Le post original sur Facebook : https://www.facebook.com/notes/renee-kaddouch/the-singapore-story-de-lee-kuan-yew/339354720234016/